Saumur, la doctrine

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Rejetant d'emblée le "totalitarisme" d'une doctrine, Hubert Commis directeur de l'Ecole Nationale d'Equitation a introduit le thème du 7e Colloque des Journées de l'Ecole Nationale d'Equitation en accueillant une centaine de congressistes. Le thème battu et rebattu doit être sans cesse revigoré même si certains considèrent Saumur détenteur du Saint Graal de l'Equitation. L'Equitation est devenue sport qui est une aphérèse de disport qui signifiait distraction à l'époque de Rabelais. Saumur, haute terre de l'humanisme à la Renaissance, attend de ce colloque quelques lumières pour éclairer l'avenir.

I - La signification de la notion de doctrine dans la société occidentale

Marie-Hélène de Bousquet, spécialiste du travail social international, a exposé la naissance d'une Académie protestante à Saumur suite à un synode des députés protestants, située entre deux abbayes, Fontevraud et Saint-Florent, dans laquelle l'Art Equestre faisait partie des beaux arts auxquels devaient être initiée la noblesse protestante au même titre que la danse et l'escrime. Les jeunes nobles, hormis les ducs et princes devaient vivre dans une grande austérité, avec peu de moyens. Les aléas des guerres de religions ont détruit beaucoup de trace de cette période occultée de Saumur. Le gouverneur protestant de la ville, Duplessix-Mornay, jeune noble du Vexin, fils d'un père ligueur et d'une mère réformiste a laissé quelques archives que la ville essaie de rassembler à l'occasion de ventes diverses à travers l'Europe, il participera à la rédaction de l'Edit de Nantes qui mettra fin aux guerres civiles. Il y aura 30 imprimeurs à Saumur, ville de 10 000 habitants, 400 étudiants fin 1785, vers la fin du XVIIIe siècle qui vulgariseront les idées de l'humanisme et de la réforme ; William Penne jeune anglais protestant formé à Saumur ira fonder la Pennsylvanie sur le Nouveau Continent.

Luc de Goustine, écrivain helléniste, à travers la parabole du Cheval de Troie, immortalisé par l'Iliade d'Homère, qui vit la victoire de marins Grecs (Achéens) incapables d'une victoire sur les cavaliers Troyens (Ilions) assiégés a développé le thème de la ruse qui consiste à céder apparemment pour reprendre ensuite l'avantage. C'est la ruse du cheval de Troie qui pourrait s'appliquer à la fameuse "mise sur la main" : céder et reprendre, qui a fait le succès de la doctrine de l'Ecole française d'équitation.

Jean-Marie Sarpoulet a évoqué l'imaginaire du cavalier, attesté par les romans d'amour courtois où il n'y a pas de chevalier sans dame au château. Dame qu'il faut séduire : Par l'Amour, l'amant obtient du prix autant que par la bataille. Mais, l'écrivain Paul Morand a retourné la métaphore dans le roman Milady porté au Cinéma où Jacques Dufilho a campé l'écuyer Gardefort, ruiné par de mauvaises affaires après son divorce pour manque de fantaisie et qui reporte sur sa jument Milady, qu'il devra vendre, toute son affection. Il mourra en lui demandant l'idéale rectitude sur le parapet d'un pont. Suicide pour l'inutile et deuil de la facilité, nostalgie du Paradis perdu à Saumur, fétichisme d'un amour déçu ! Le "noir" symboliserait le deuil de la facilité !

Bertrand Renouvin, est revenu sur le concept de doctrine, art de la situation, tradition achevée, mémoire de la mémoire. Heureusement, il existe aussi une mémoire de l'oubli ! Un jeu de la mémoire et de l'oubli permet de légitimer la tradition, après vérification, recherche de la vérité. La doctrine échappe à tout pouvoir, la force ne fait rien au royaume des savants. Un problème demeure : connaître la totalité du réel. Il ne faut pas confondre doctrine avec idéologie (lutte des classes (marxiste), pulsion sexuelle(psychanalyste), loi du marché (libérale). La doctrine, qui nécessite un auteur, qui sera détenteur de l'autorité, est à l'opposé des dogmes (vérités révélées), la doctrine se construit. La transmission de l'héritage doctrinal se fait par des relations enseignants-enseignés qui sont autant d'auteurs, c'est à dire de facteur d'autre chose, les évolutions de la doctrine.

Pour Nicolas Denoyel, le biais du gars comme la métis des grecs, la hila des arabes, la stratégie indirecte des chinois, font appel à l'expérience, à une adresse obtenue suite aux essais erreurs qui donnent aux gestes une aisance, facteur d'économie. Il faut souvent biaiser pour s'adapter au contexte, variable par définition. Comme pour le biais, chemin de traverse que l'artisan maréchal-ferrant emprunte pour aller vite et bien tout en minimisant l'effort, l'écuyer établit son savoir-faire, à coté de la doctrine, sur l'expérience.

Pour Jean-Philippe Narboux, la doctrine a une ombre. La doctrine est un corps de thèse amputé d'un problème. Il existe une philosophie du dressage à côté d'une philosophie hippique. Une sorte d'équitation transcendantale ! Il y a changement du paradigme avec Baucher. Avec lui, le cheval devient sujet alors qu'avant lui on dissociait, de manière cartésienne, le cheval et le cavalier. Mais il existe une "récalcitrance" possible du matériau, le cheval : quand l'âme agit, le corps pâtit et le cheval juge le cavalier! Il y a quelque chose de propre aux chevaux s'agissant de ce qu'ils connaissent de nous ! (Stanley) c'est un défi à notre répugnance à être compris.

II - A la recherche de la doctrine

Pour Aurélien Conraux, la militarisation du manège de Saumur s'est effectuée au fil des mutations politiques et des remplacements des personnels. Cordier était un faux militaire, il privilégiait l'expérience pédagogique. Deux manèges coexistaient, un manège militaire pour les groupes de tous les corps qui faisaient des exercices pour la formation au combat et un manège civil pour les débutants et pour les Saint-Cyriens. Avec Flandrin, la soumission qui ne porte pas l'épaulette posa problème. Les écuyers militaires étaient affaiblis par leur obligation de mobilité géographique. Les écuyers civils eux, étaient soumis à un véritable sacerdoce. Vers 1830, à côté d'une équitation de cour, une autre équitation, sportive, moins coercitive est venue d'Angleterre avec le retour des émigrés. Le 11 mai 1846 les écuyers refusèrent, avec Flandrin, la nécessité de révision des cours d'équitation. Mais, devant la menace, les conflits d'école sont remisés. Le comte d'Aure, civil célèbre et protégé politiquement, permettra de rééquilibrer l'autorité au profit de l'Etat mais aux dépens de l'autonomie de l'Ecole. C'était une révolution pour L'Hotte qui put gagner des courses sur l'hippodrome du Breil. L'arrivée de Madame Isabelle provoqua la division des écuyers puis la démission des écuyers civils. L'armée racheta le Cours d'Equitation du Comte d'Aure et le droit de l'amender. Les jeunes écuyers, conciliateurs, à côté de la méthode pourront cependant pratiquer une équitation personnelle. L'hippologie était ajoutée au programme.

Pour Stéphane Béchy, la doctrine a évolué de la Cavalerie aux Sports équestres. Le "assembler" était inutile pour "fourrager" en campagne, on a recherché un cheval qui agit en pleine liberté, d'une obéissance facile, on a fait attention à ne pas provoquer les résistances. Il y a eu interaction au sein de l'Ecole de Cavalerie entre les deux équitations. Il fallait que les chevaux de l'Empereur soient faciles et n'aient peur de rien. Il fallut rechercher la manière d'appliquer les principes au dressage du cheval de dehors. Le lien sera la mise en main en 1949, par le Général Decarpentry, par la décontraction de la bouche. Le général Black Beller dès 1912 développa le principe de l'unité de l'équitation en appliquant à l'équitation d'extérieur les techniques héritées du Comte d'Aure et publiées dans le Manuel d'équitation de la Fédération Française des Sports Equestres. L'animal se croyant libre, il fallait redonner au mouvement toute sa splendeur.

Patrice Franchet d'Esperey a exposé la dialectique entre les pratiques personnelles et l'équitation artistique des écuyers successifs qui illustrent une obsession de la recherche permanente, car le doute est omniprésent en dépit de l'affichage d'une doctrine de Saumur.

Jean Lagoutte a illustré le souci du scientisme dans l'équitation qui accompagne la mécanisation de la civilisation du progrès. La "machine animale" doit fonctionner sans faire appel à l'intelligence ou à la mémoire du cheval. Il y a mécanisation du travail. Le complexe militaro-rural rassemble les nobles orléanistes, légitimistes et bonapartistes. La Science est un argument neutre politiquement. Gustave Lebon multipliera les propositions savantes tant pour l'équitation qu'en d'autres domaines comme la psychologie des foules. Il excellait à utiliser le travail des autres. Comme aujourd'hui, des pseudo éthologues mobilisent le paradigme de la communication. La Science qui doit fonder la doctrine équestre, c'est le "doute" ! Or, il y a un réel danger de marchandisation, avec, par exemple, les "devenez éthologue en trois jours" qui menacent la culture scientifique, la culture professionnelle et la culture critique artistique qui ont besoin de lieux d'échange et de solidarité.

Pour le Colonel italien Angioni, disciple d'un assistant de Caprilli, le Général Ubertali, le "Système naturel d'équitation", basé sur l'observation comparée des chevaux libres et montés mis au point en Italie a été une véritable révolution pour le saut d'obstacle. L'iconographie témoigne des bienfaits de la méthode qui sera vulgarisée d'autorité à l'ensemble des cavaliers militaires italiens.

 

Pour Jean-Louis Guntz, maître écuyer du Cadre Noir, les sauts d'obstacle sont des exercices issuss des tests de tenue du cavalier en selle et mis en spectacle qui demandent une excellence du cheval dans ses aptitudes physiques et dans son dressage, avec un énorme travail préparatoire physique et psychologique pour dégager la force et la précision du geste. Mimétisme et compagnonnage ont compensé l'absence de traité pour l'héritage de l'écuyer Vattier qui était oral, technique et concret.

III  -Saumur aujourd'hui, une école d'expérimentation, de confrontation et de transmission

Pour Hervé Ménager, la résurgence de l'endurance contemporaine occulte la filiation historique de l'exercice militaire au sport en passant par le tourisme équestre entre 1870 et 2004. La méconnaissance diachronique des chaînons manquant entre Paris-Deauville (1903) et Florac (1965) accompagne une méconnaissance synchronique entre l'endurance et les autres activités équestres. Il y a eu officieusement 25 000 départs d'endurants en 2003. Il y a 35 000 départs au seul marathon de Paris, tout le territoire devient terrain de pratique sportive. Avant 1940 les cavaliers militaires pouvaient faire des raids militarosportifs en rayonnant depuis Paris vers les villes balnéaires, comme pour Paris-La Baule en 1928, c'était un argument de propagande. Après 1945, les anciens militaires ont aussi contribué à la naissance du tourisme équestre (Raymond Henri était fils d'un sellier militaire et né à Saumur) et à celle de l'endurance dans les Maures en 1965 avec l'ancien spahis méhariste Jean Spruytte. En 1975 une deuxième résurgence, inspirée déjà du concept de développement durable avec le Parc National Naturel des Cévennes a permis la diffusion de l'endurance durable sur l'ensemble du territoire métropolitain et sa mondialisation. Le milieu naturel, chemin de pratique sportive de l'endurance, est menacé par d'autres pratiques qui se protègent des automobiles. A Saumur, il est ainsi actuellement difficile d'organiser un Concours d'Endurance International en raison d'arrêtés interdisant la fréquentation des allées forestières aux véhicules 4x4 et par extension aux galops de chevaux de l'endurance équestre. Des efforts de diplomatie et de pédagogie à la rencontre des sociétés urbanisées environnantes sont donc nécessaires.

Pour Marie-France Bouissou, l'apport de l'éthologie au bien-être du cheval est un sujet pertinent. Le doute scientifique ne permet pas de quantifier le sentiment de bien-être du cheval. Par contre, il est plus facile de mesurer ses souffrances. Différents tests produisent des interrogations et des recherches de solutions pour éviter les conséquences psychologiques de la claustration qui n'est pas naturelle au cheval et perturbe son alimentation et ses relations sociales.

Pour D. Ollivier, les éléments de doctrine peuvent être contredits par les découvertes scientifiques, mais il s'agit souvent d'un problème de sémantique, d'un mauvais sens donné aux mots d'où l'utilité du Dictionnaire de l'Equitation. Une réforme pédagogique devrait s'entamer, confrontée à la réalité des épreuves sportives, et prévenir les dérives du détournement mercantile des "nouveaux maîtres". Biodynamique, éthologie et hippologie sont les sciences les plus concernées

Nicolas Blondeau réussit à établir un lien entre les enseignements des maîtres écuyers et une nouvelle approche du débourrage "à la française" qui n'est qu'une phase, importante, du dressage. Débourrage, dressage et équitation doivent participer d'une même doctrine cohérente où le travail à pied précéde le travail monté dans l'acquisition ergologique et psychologique de nouvelles capacités pour le cheval. La difficulté à surmonter est d'abord l'appréhension mutuelle de l'homme et du cheval. Le travail à pied permet l'envahissement mental qui entraîne l'absence de réaction du cheval à la selle et au montoir. La pause est la récompense efficace après chaque acquisition nouvelle. Les séances doivent être brèves.

Thierry Duhazé travaille les jeunes chevaux en liberté dans le manège du Haras du Pin. La complicité démontrée par les films avec quatre chevaux prouve que la méthode douce du "bauchérisme sans filet" mais réfléchie et orientée dans un schéma stratégique de dressage est pertinente.

Eberhard Weiss, professeur d'équitation allemand, estime que la "Précision" de l'Ecole allemande et la "Légèreté" de l'Ecole française doivent se combiner pour orienter l'Equitation moderne ; les règlements du Dressage doivent évoluer dans ce sens. Les chevaux parlent tous la même langue. L'indépendance et la protection de l'animal sont incontournables. Les points communs sont plus importants que les différences. Le cavalier est aussi un protecteur et un gardien des chevaux. Il est très important de cumuler sport et culture.

Jean d'Orgeix, donne ses réflexions quant à la haute-école du saut d'obstacle après avoir dit qu'au niveau inférieur il s'agissait simplement de l'éducation ordinaire du cheval. Qui saute ? Cheval , cavalier ou couple ? Pour Jean d'Orgeix, c'est le cavalier qui saute ; Le cheval est le "muscle" qui obéit au cerveau du cavalier. Il adhère à l'expression "envahir le cheval" tel le centaure. Ensuite, le choix de la trajectoire est un problème cinétique ordinaire qui dépend de la vitesse et de la hauteur demandée donc du bon choix de l'angle optimal à la propulsion, comme au lancer du poids. Un nouveau livre de jean d'Orgeix, "Mes victoires ma défaite" viendra bientôt raconter, avec émotion, qu'il s'en fallut de peu que cette conception soit validée à Saumur.

Alain Franqueville, DTNA Dressage de la FFE, a exposé les transitions nécessaires entre doctrine et compétition. La compétition permet, par comparaison des résultats, d'améliorer les méthodes, d'inventer de nouveaux procédés. Les essais erreurs doivent engendrer des progrès. C'est de la recherche appliquée comme celle qui a déjà fait ses preuves en Complet et Endurance et se poursuit avec les bilans locomoteurs et l'entraînement professionnel. La Fédération Equestre Internationale se convainc d'un but, protéger l'Art équestre et exige un code de conduite, éthique, à l'égard du cheval. Les gestes et sensations des champions permettent une vulgarisation des compétences. Un nouveau dynamisme entre Ecole Nationale d'Equitation et Fédération Française d'Equitation devrait accompagner l'équitation actuelle.

Le Colonel Carde, ancien écuyer en chef fait état de la demande internationale d'Ecole française pour le travail de base du cheval et le Dressage spécialisé. Calme et en avant sont aussi nécessaires que difficiles à concilier. Quand à la rectitude, c'est la condition majeure de l'équilibre, il faut éviter de ralentir un cheval avant de le redresser de nombreuses images ont illustré les propos.

Le colonel Loéc de la Porte du Theil, avec humour et énergie, a affirmé la volonté de l'Ecole Nationale d'Equitation et du Cadre Noir, en tant que service public de procurer à la fois au grand public, contribuable, comme aux enseignants et compétiteurs, un outil d'excellence au service du cheval et des activités équestres. Sport et tradition font cause commune dans le système français, coalescence d'une politique sportive nationale et d'une demande sociale dynamique . L'ENE fait système avec des Ecoles et des Académies partenaires en Europe pour contribuer à l'émergence de l'eurorider, l'homme de cheval du XXIe siècle.

Le clown analyste Zani, Bernard Avron, a résumé le scénario du colloque en soulignant le problème de gestion du temps, un cauchemar, et la densité des idées. Les contradictions et les incidents d'exposé ont été traités avec humour et chaque intervenant comme les participants et organisateurs sauront certainement en tirer profit. Il a été impressionné par la passion qui a animé ce colloque. Les nombreux contacts interpersonnels qui ont eu lieu en dehors des séances à l'amphithéâtre, ne sont certainement pas le moindre des mérites de ces Journées de l'ENE et permettront de concrétiser certaines recherches.

Les Journées de
l'ECOLE NATIONALE D'EQUITATION
VIIe Colloque

 - Saumur, la doctrine  -

4 et 5 juin 2004 à l'Ecole Nationale d'Equitation



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